Le Bien et le Mal

L’apparition de l’Etat Islamique dans l’espace médiatique, caractérisé par sa violence et sa barbarie affichée, a eu de multiples conséquences. Première conséquence, l’occupation très importante de l’espace médiatique lui permettant de devenir un acteur politique incontournable. Une autre conséquence, beaucoup moins discutée, est l’occultation dans la presse généraliste d’une grande partie des exactions commises par les autres factions engagées dans le conflit. C’est cette disparition et ses conséquences qui seront le sujet du billet.

Hormis les exactions et crimes de guerre commis par le régime de Bachar Al-Assad, très peu d’informations parviennent aux audiences occidentales quant aux violences et violations commises par les différents belligérants de ce conflit englobant maintenant la Syrie, l’Irak, le Liban, l’Egypte, le Yémen et bien d’autres contrées. Pourtant, plusieurs rapports ont été publiés et de nombreux articles de presse écrits pour traiter le sujet, hors, ces faits sont très peu évoqués dans les médias de masse. Dans un souci de brièveté, seuls les cas Syriens et Irakiens seront évoqués.

En Irak, l’État Islamique a su capitaliser sur un gouvernement vu comme oppressif pour la minorité Sunnite, au pouvoir sous l’ère Saddam, peuplant principalement les provinces d’Anbar, Ninive et Salah Eddine. Des manifestations ont eu lieu dans ces provinces à partir du mois de Décembre 2012, le gouvernement de Malaki y répondant par la violence avec notamment un massacre par les forces de sécurité à Hawija (51 morts) (Rapport Human Rights Watch pour l’année 2013). La situation empira jusqu’en Décembre 2013, l’EIIL à la tête d’une coalition sunnite démarra une véritable insurrection dans la province d’Anbar contre le gouvernement de Maliki. Après la victoire de l’EI à Mossoul, la situation ne changea guère, malgré le remplacement de Maliki par Abadi. Les milices Chiites ont profité de l’effondrement d’une partie de l’armée Irakienne pour prendre une part encore plus importante dans la guerre civile Irakienne, celles-ci sont réputées pour commettre des exactions violentes: tortures, massacres, mutilations de cadavres et bien d’autres actes barbares (Rapport Amnesty International). Au Kurdistan Irakien, le gouvernement central est accusé de vouloir gommer les minorités Assyriennes, Turkmènes, Yézidies au profit des Kurdes eux mêmes. Cela va de l’exclusion du processus politique (Déclaration de la commission Indépendante des Droits Humains au Kurdistan Irakien) à l’attribution de ressources aux Kurdes au détriment des autres communautés (Rapport du Haut Comité pour les Réfugiés des Nations Unies), le gouvernement  régional du Kurdistan a également tenté de favoriser des Kurdes dans la plaine de Ninive et à Kirkouk dans une tentative de « Kurdifier » ces régions.

En Syrie, où la guerre civile fait rage depuis le début de la révolte contre le gouvernement de Bachar Al-Assad en Mars 2011, pratiquement toutes les parties du conflit s’adonnent à des violations des droits humains, crimes de guerre ou au nettoyage ethnico-religieux. Les multiples violations commises par le régime Syrien sont très bien documentées, un article récent de Vanity Fair parle des dernières révélations concernant les violences du régime est disponible ici. Le camp des rebelles Syriens n’est pas en reste : exécutions sommaires, tortures, pillages, utilisation d’enfants soldats (Liste des rapports publiés par le Haut Commissaire aux Droits Humains de Nations Unies). le Gouvernement des Kurdes Syriens et notamment sa branche armée le YPG ne sont pas en reste: détention d’opposants politiques Kurdes, tortures, utilisation d’enfant soldat, exécutions sommaires (Publications d’HRW sur les exactions et sur les enfants soldats).

Dans ce contexte de violences et d’exactions commises par toutes les parties, l’Etat Islamique est en mesure de pouvoir se présenter comme un protecteur pour les populations musulmanes sunnites face aux exactions commises par les autres belligérants. Et surtout, en l’absence de pressions de la part de la communauté internationale, les adversaires de l’EI peuvent continuer leurs exactions sans trop d’inquiétudes et avec un sentiment d’impunité. Ces exactions sont connues des populations locales, la perpétuation de ce cycle de violence ne bénéficie pas au retour de la stabilité politique dans la région, elle pousse à la surenchère, et en fin de compte, alimente la stratégie de tension employée par l’Etat Islamique.

Depuis son fauteuil, le spectateur occidental est réduit a n’entendre que les agissements d’une seule partie du conflit. Cette dichotomie entre ce qui se passe sur la zone de conflit et ce que le spectateur reçoit comme information contribue à la construction d’une image entre, d’un côté, « le Mal » incarné par l’EI et « le Bien » incarné par n’importe quelle faction menant des actions hostiles contre le premier.

La question est pourquoi n’avons-nous pas une vision complète du conflit et des intérêts entre les différents belligérants ? Pourquoi des exactions sont rapportées et pas d’autres ? Sommes-nous tombés dans la facilité du sensationnalisme où il suffit de télécharger la dernière vidéo d’Al Hayat (organe de communication de l’EI) pour faire les gros titres ?

Face à tout cela, l’organisation djihadiste profite de cette vision biaisée, de son aura d’acteur fort grâce à la médiatisation de ses actions pour se présenter en véritable protecteur d’une « Oumma » Sunnite en proie aux régimes arabes, aux milices communautaires et autres acteurs violents. L’EI peut même se targuer de dévoiler les « impostures occidentales » quand  il s’agit de la différence de traitement des exactions, du soutien apporté aux régimes arabes ou de l’inaction de la communauté internationale face aux massacres.

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